15 septembre 2026
S’écouter avant de répondre : quand le corps dit non avant les mots
Il arrive de dire « oui » avec la tête alors que votre corps dit un grand « non ».
Vous acceptez encore une demande alors que vous êtes déjà fatigué. Vous rendez service alors que vous n’en avez plus l’énergie. Vous restez disponible par peur de décevoir, de ne plus être aimé, de ne plus être accepté.
Vous savez parfois très bien que la situation ne vous convient plus. Vous êtes même capable de l’analyser avec beaucoup de lucidité.
Et pourtant, vous continuez.
Parce qu’entre comprendre une situation et parvenir à la transformer, il existe parfois tout un chemin.
Quand comprendre ne suffit plus
Dans ma pratique de somatothérapeute, je rencontre régulièrement des personnes qui comprennent parfaitement ce qu’elles vivent.
Elles savent qu’elles en font trop. Elles voient qu’elles acceptent ce qu’elles ne souhaitent plus accepter. Elles reconnaissent parfois qu’elles se sacrifient dans leur vie personnelle, familiale ou professionnelle.
Pourtant, elles continuent à tenir.
Elles s’adaptent. Elles prennent sur elles. Elles repoussent leurs besoins. Elles trouvent encore une raison de continuer :
« Je vais gérer »,
« ce n’est pas le moment »,
« les autres ont besoin de moi »,
« je ne peux pas faire autrement ».
Et le corps, pendant ce temps, est là.
La fatigue s’installe. Le sommeil se perturbe. Des tensions ou des douleurs apparaissent. La digestion peut se modifier. La peau peut réagir. L’énergie diminue. Parfois, les manifestations corporelles deviennent beaucoup plus importantes et s’inscrivent dans un contexte de maladie.
Le corps n’est pas séparé de ce que vous vivez
Il serait faux et dangereux de réduire une maladie à une cause psychologique.
Un cancer, une maladie auto-immune, un eczéma ou toute autre pathologie peuvent avoir des mécanismes complexes et multifactoriels. Ils nécessitent une prise en charge médicale adaptée.
Mais accompagner une personne dans sa globalité, c’est aussi ne pas faire comme si son corps, son histoire, ses émotions, ses relations, son environnement et ce qu’elle traverse existaient dans des compartiments totalement séparés.
Depuis de nombreuses années, j’accompagne des personnes dont les manifestations corporelles occupent parfois une place importante dans leur vie.
Mon travail n’est pas de leur expliquer pourquoi elles sont malades, encore moins de leur faire porter la responsabilité de leur maladie.
Il consiste à les accompagner pour qu’elles puissent observer ce qu’elles vivent, retrouver leurs ressentis, mettre du sens là où cela est possible et identifier certains fonctionnements qui les maintiennent parfois dans des situations devenues coûteuses pour elles.
Ces prises de conscience peuvent modifier profondément leur manière de vivre, de se positionner et de prendre soin d’elles-mêmes. Certaines personnes constatent également une évolution favorable de leur état général au cours de ce cheminement. Cela ne remplace jamais le suivi médical lorsque celui-ci est nécessaire.
Être accepté sans cesser d’être soi
Dire non paraît simple lorsqu’on ne considère que le mot.
Dans une relation, ce non peut pourtant toucher à des peurs beaucoup plus profondes.
« Si je refuse, va-t-on encore m’aimer ? »
« Si je pose cette limite, vais-je décevoir ? »
« Si je ne réponds plus aux attentes, quelle sera encore ma place ? »
La peur de ne plus être accepté peut conduire à s’adapter encore et encore.
Et à force de chercher à préserver la relation, il arrive que l’on perde progressivement le contact avec une autre relation essentielle : celle que l’on entretient avec soi-même.
Être accepté ne devrait pas nécessiter de cesser d’être soi.
Pourtant, certaines personnes se sont tellement habituées à répondre aux attentes extérieures qu’elles ne savent plus clairement ce qu’elles désirent, ce qu’elles refusent, ce qui leur convient ou ce qu’elles ne veulent plus.
Le corps peut alors devenir un point de repère.
Non pas parce qu’il déciderait à votre place, mais parce qu’il vous permet de revenir à ce qui se passe en vous.
Le corps peut répondre avant les mots
Une demande vous est faite.
Avant même que vous ayez réfléchi, votre respiration change peut-être. Votre ventre se contracte. Vos épaules se tendent. Une sensation désagréable apparaît.
Puis la tête arrive.
« Ce n’est pas grave. »
« Je vais faire un effort. »
« Je ne peux pas refuser. »
« Que va-t-on penser de moi ? »
La pensée argumente, explique, rationalise.
Pendant ce temps, le corps avait peut-être déjà manifesté une limite.
Cela ne signifie pas qu’il faut obéir aveuglément à chaque sensation corporelle. Écouter son corps, c’est recueillir une information supplémentaire sur soi avant de choisir.
C’est là que peut commencer un changement.
Quand toute l’attention reste tournée vers l’autre
Il existe une autre manière de ne plus s’entendre : attendre de l’autre la réponse qui nous permettrait enfin d’avancer.
Nous voulons qu’il comprenne.
Qu’elle reconnaisse.
Qu’il change.
Qu’elle nous rassure.
Qu’il avoue.
Et parfois, nous consacrons une énergie considérable à obtenir cette réponse.
Plus l’autre résiste, plus nous insistons. Chacun défend sa position. La relation peut progressivement devenir un rapport de force dans lequel l’essentiel de l’attention reste dirigé vers ce que l’autre devrait faire.
Pendant ce temps, le corps continue à vivre la relation : fatigue, tensions, douleurs, agitation, perte d’énergie, parfois dégoût ou profond mal-être.
Une question devient alors essentielle :
Qu’est-ce que j’attends encore de l’autre alors que mon corps me renseigne déjà sur ce que cette situation me fait vivre ?
Il ne s’agit pas de décider à la place de la personne si elle doit rester, partir, accepter ou refuser.
Il s’agit de l’aider à retrouver suffisamment de contact avec elle-même pour qu’elle puisse choisir.
Revenir de l’autre vers soi
S’écouter ne signifie pas devenir égoïste ou indifférent aux autres.
Cela signifie retrouver sa place dans la relation.
Pouvoir reconnaître une limite avant d’être complètement épuisé.
Percevoir ce que l’on accepte réellement et ce que l’on accepte par peur.
Observer ce que l’on ressent avant de chercher ce que l’on « devrait » ressentir.
Et progressivement, retrouver davantage d’autonomie dans ses choix.
C’est aussi le sens de mon accompagnement en somatothérapie : le corps n’est pas seulement le lieu où une difficulté peut se manifester. Il peut aussi devenir un appui pour mieux se connaître, se comprendre et retrouver sa capacité à choisir.
Avant de répondre à l’autre
Vous pouvez commencer par une expérience très simple.
Lorsqu’une demande vous est faite, ne cherchez pas immédiatement la bonne réponse.
Accordez-vous quelques secondes.
Et observez :
Que se passe-t-il dans mon corps au moment où cette demande m’est faite ?
Sans analyser immédiatement. Sans chercher à supprimer la sensation. Sans vous obliger à dire oui ou non.
Écoutez d’abord.
Peut-être répondrez-vous oui.
Peut-être répondrez-vous non.
Peut-être aurez-vous besoin de temps.
Mais entre la demande de l’autre et votre réponse, une place aura commencé à réapparaître :
La vôtre.